dimanche 26 février 2017

L'effet domino, François Baranger, Editions Bragelonne


Paris, 1907. Un mystérieux « tueur à répétition » fait trembler la capitale en s’attaquant à l’entourage de personnalités célèbres et aux policiers qui enquêtent sur son cas. En plus de la terreur, il sème derrière lui de curieux symboles ésotériques et, dans la gorge de ses victimes, un domino double. La presse accuse « Double Six », un ancien bagnard au torse tatoué, dont la rumeur dit qu’il aurait plusieurs vies. 
Le préfet Lépine confie l’affaire à l’inspecteur Lacinière, un Rennais sans attaches ni famille, qui monte une petite équipe constituée d’une jeune femme noble aux élans féministes et d’un jeune agent qui n’a pas froid aux yeux. Lacinière est convaincu que Double Six n’est pas le coupable. Pour le prouver, il doit retrouver sa trace entre chien et loup, dans le Paris du début du XXe siècle, et résoudre les énigmes que le véritable tueur élabore à son intention... 


A la réception de cet ouvrage, on peut dire qu'il a produit son petit effet. Mon jeu de mots facile pour dire qu'il s'agit d'un roman dense et ambitieux. Ce sentiment sera confirmé par sa lecture.
Tout d'abord, je dois saluer la performance de l'auteur qui a placé son récit dans un Paris du début du siècle dernier et qui en a fait une reconstitution sans aucune fausse note. Je ne suis pas historien et encore moins spécialiste de cette période mais François Baranger a parfaitement retranscrit les paysages, les moeurs, les innovations de l'époque. A cela, s'ajoutent des personnages finement travaillés et qui mêlent le réel et le fictif. A commencer par le préfet Lépine parfois colérique et autoritaire mais juste et pertinent. Bien sûr, on doit aussi souligner Philippe Lacinière, inspecteur rennais qui déboule à Paris, au passé trouble, nébuleux, mais très bon enquêteur. Je pourrais dresser la liste de tous les personnages que j'ai trouvé intéressants dans ce roman mais cela serait quelque peu rébarbatif. Je préfère donc me concentrer sur Double-six qui est vraiment une très bonne trouvaille. Personnage énigmatique et ambigu. Le mystérieux bagnard, évadé, revenu des enfers, converti aux rites vaudous, aurait pu être caricatural mais l'auteur parvient à éviter cet écueil. Double-six illumine ce roman.

Une enquête menée de main de maître

Passons à l'enquête elle-même car il s'agit bien d'un roman à enquête. Un tueur à répétition (en 1907 on ne parle pas encore de tueur en série). Une équipe de policiers est créée par le Préfet Lépine. Ils ne se connaissent pas, n'ont pas d'attaches et vont devoir travailler ensemble. On peut y ajouter la présence d'un journaliste qui, au départ, ne fait pas l'unanimité. Classique ? Pas si sûr. Comme je l'ai dit plus haut, tous les personnages ont leur part de mystère, sont bien ciselé. Une légère déception peut-être pour Thomas, jeune, brillant, courageux mais j'ai trouvé qu'il était un peu trop en retrait. Dommage.
Bref, l'enquête démarre mal. Le tueur sévit de manière régulière. Ses motivations restent mystérieuses et ses crimes sont abominables. Il  joue avec les nerfs des policiers, dissimulent des indices qui, au lieu de les aiguiller, les perd. Ils assistent à une sorte de jeu de piste dans lequel ils sont les principales "victimes".

Un faux pola-éso-historico.

Il est vrai que françois Baranger aurait pu nous faire une sorte de Da Vinci Code à la française version début de siècle. Il n'en est rien. Si par moments, les indices laissés par le Domino révèlent une tendance ésotérique, cela passe vite et l'auteur semble plutôt s'attacher à d'autres motivations. Le génie, les mathématiques, la culture et en filigrane le vaudou sont les thèmes qu'il privilégie.

Un Paris bien reconstitué.

Amateur de l'Histoire - sans pour autant être un spécialiste - j'ai beaucoup aimé le travail historique de l'auteur pour nous décrire un ville dangereuse, sale, animée mais aussi une ville dans laquelle foisonne l'activité littéraire, scientifique et artistique. Les bistrots, les sous-sols, les pauvres hères, les dorures, les réceptions mondaines, les riches héritiers, les anciens officiers prestigieux... Tout cela se côtoient dans une ville en transformation qui panse les plaies de la défaite de Sedan.
Quelques scènes sont épiques. Je pense notamment à celle du voyage en dirigeable qui marque vraiment cette période. Je pense aussi à la poursuite sur les toits ou bien sûr à la scène finale. De grands moments.

Bref, L'effet Domino est un grand roman ambitieux. Dense et parfois difficile (il faut resté concentré à sa lecture), il est un formidable moment de lecture.
Ce roman est disponible aux éditions Bragelonne.




Les sirènes de minuit, Jean-François Coatmeur.

Double assassinat à Brest, dans une France agitée. Après revendication par un groupuscule révolutionnaire, l'affaire est immédiatement confiée à la police politique. Tandis que la psychose du complot international s'installe, relayée par une flambée de xénophobie, on désigne un coupable idéal... Peu importe s'il a vraiment tué. La vérité ne semble pas bonne à savoir.

Sur fond d'attentats, de haine raciale et de répression policière, ce roman proche de la politique-fiction, couronné par le Grand Prix de littérature policière, révèle tout le talent de Jean-François Coatmeur.





Initialement publié par les éditions Denoël en 1976, ce livre a été réédité chez Albin Michel en 2004. Lauréat du Grand Prix de littérature policière l'année de sa sortie, il mêle habilement polar traditionnel et polar politique.
Comme à son habitude, Jean-François Coatmeur prend un malin plaisir à perdre son lecteur. Il l'emmène dans des méandres tortueux où les certitudes disparaissent les unes après les autres. Ses héros, personnages ordinaires, sont attirés dans des engrenages machiavéliques.
Grand fan de cet auteur, je n'avais encore jamais lu ce livre.
Encore une fois, je n'ai pas été déçu. Jean-François Coatmeur m'a transporté dès les premières pages dans un Brest humide et parfois sinistre. En fond, il nous dépeint une société instable dans laquelle tous les ingrédients pour qu'elle explose sont réunis. Et pourtant, le fragile équilibre tient comme il peut.
Un bon roman policier qui peut permettre aux lecteurs de (re)découvrir Coatmeur.

lundi 6 février 2017

Treize marches, Kazuaki Takano, Presses de la Cité


Ryô Kihara, trente-deux ans, est condamné à la peine capitale. Il a déjà passé sept ans dans le couloir de la mort sans connaître la date de son exécution, comme le veut la loi japonaise. Bien qu'amnésique au moment du procès, il a reconnu sa culpabilité. Un matin, il entend les gardes venir chercher son voisin de cellule pour l'exécuter. Traumatisé par les hurlements, Kihara a soudain des flashes, comme si son amnésie se dissipait : il se revoit en train de gravir un escalier, dix ans plus tôt. Il décide d'écrire à son avocat.
Jun'ichi Mikami, vingt-sept ans, a été incarcéré deux ans pour homicide involontaire. Remis en liberté conditionnelle, il croise celui qui était son gardien de prison, Shôji Nangô, qui s'occupe aussi de la réinsertion des anciens détenus. Ce dernier lui propose de l'aider à prouver l'innocence d'un certain Ryô Kihara. Voyant un moyen de se racheter aux yeux de la société, Jun'ichi accepte...

Un thriller au suspense savamment distillé. Une plongée angoissante dans le système judiciaire japonais. Saisissant.



Première immersion au Japon et plutôt une réussite. Alors qu'un condamné à mort attend son exécution, un mystérieux client va diligenter une nouvelle enquête pour le disculper. Voilà comment va se créer le duo entre Jun'ichi et Nangô. L'un sort de prison pour meurtre, l'autre vient de démissionner de son poste de surveillant pénitentiaire. Autant dire que ces deux là sont sensibles à la problématique de la peine de mort !

L'intrigue est posée. L'histoire est ancienne mais comme la date de l'exécution semble approcher, l'enquête doit avancer vite. Le duo (improbable) d'enquêteurs dispose de trois mois pour résoudre leur affaire. 
Amateurs de thrillers sanguinolents, passez votre chemin. Nous avons ici un roman dont le rythme est plutôt lent mais qui se lit très vite et dont on a du mal à décrocher. 
J'ai beaucoup apprécié la description de la société nippone et en particulier du fonctionnement du ministère de la justice et de la question de la peine de mort. On peut repérer une certaine frilosité des responsables à signer les actes d'exécutions et voir qu'il ne suffit pas de grand-chose pour faire basculer une décision. C'est fascinant et effrayant en même temps. On peut aussi approcher les spécificités japonaises au travers des dialogues où l'on ressent toute la retenue et la bienséance des habitants de cet archipel. Jamais vulgaires, jamais d'emportement. Du moins, en surface. 

Je conseille donc fortement la lecture, sélectionné pour le Prix découverte Polars Pourpres, qui est dépaysant, distrayant et efficace. 
Une très bonne surprise. 

vendredi 3 février 2017

Ce qu'il nous faut, c'est un mort, Hervé Commère, Fleuve éditions


Trois garçons pleins d’avenir roulent à flanc de falaise.

C’est la nuit du 12 juillet 1998, celle d’I will survive. Ce que la chanson ne dit pas, c’est à quel prix.


Les Ateliers Cybelle emploient la quasi-totalité des femmes de Vrainville, Normandie. Ils sont le poumon économique de la région depuis presque cent ans, l’excellence en matière de sous-vêtements féminins, une légende – et surtout, une famille. Mais le temps du rachat par un fonds d’investissement est venu, effaçant les idéaux de Gaston Lecourt, un bâtisseur aux idées larges et au coeur pur dont la deuxième génération d’héritiers s’apprête à faire un lointain souvenir. La vente de l’usine aura lieu dans l’indifférence générale.

Tout le monde s’en fout. Alors ce qu’il faudrait, c’est un mort.

De la corniche aux heures funestes de Vrainville, vingt ans se sont écoulés. Le temps d’un pacte, d’un amour, des illusions, ou le temps de fixer les destinées auxquelles personne n’échappe.



Autant le dire tout de suite et sans ménager le suspens, j'ai eu un vrai coup de coeur à la lecture de ce roman sélectionné pour le prix Polars Pourpres. 
Il ne s'agit pas d'un roman policier à proprement parlé, avec un meurtre, des policiers et une enquête comme on a l'habitude de lire. 
Ici, nous avons un roman qui s'étale sur une vingtaine d'années (avec même un retour au début du XXème siècle) et qui suit la trace de plusieurs personnages. Tous ces personnages gravitent autour d'un point central : le village de Vrainville, Normandie, berceau des ateliers Cybelle, fleuron de la lingerie en France. 
Hervé Commère nous présente donc une pléiade de personnages qui voient leur vie basculer un fameux soir de juillet 1998. Quand l'équipe de France de football épingle sa première (et toujours unique) étoile sur son maillot, trois jeune garçons vont commettre l'irréparable. Mais une jeune fille va aussi avoir son destin transformé. 
Habilement et lentement, Hervé Commère plante le décor. Il prend son temps pour détailler l'histoire des ateliers Cybelle qui font la fierté du village et qui fait vivre quasiment tous ses habitants. Tout semble idyllique dans cette bourgade côtière. Tout le monde semble heureux. Evidemment, nous sommes dans un roman noir, dans un polar, donc on se doute que les zones obscures ne sont pas enterrées définitivement. Les fantômes remontent toujours à la surface. 
Et puis, c'est sans compter la mondialisation, la concurrence, l'état du marché mondial qui force les patrons à délocaliser parfois à vendre leurs entreprises. Comme en écho à une publicité actuelle, "on ne gère plus une entreprise comme on la gérait hier". Vincent, le petit-fils du créateur de Cybelle, sera celui par qui le malheur arrive. 
Et que dire de Maxime ? Ce talentueux dessinateur revenu de la ville car il ne s'y est jamais fait, a fini mécanicien aux ateliers. Embauché par son ex-ami Vincent. Et qui dire du troisième larron devenu maire à la suite de son père ? A Vrainville, les dynasties semblent éternelles. 

Ensuite, tout s'enchaîne. Le roman prend une tournure plus rude. Le social se mélange au polar, les actions se succèdent rapidement comme les événements sur lesquels plus personne n'a de prise. 

Côté écriture, j'ai été séduit par la langue de l'auteur, à la limite de la poésie, il joue avec nos émotions. On sourit parfois, on pleure, on tremble. Ajoutons à cela, une narration un peu particulière, comme si on était juste témoin. Etrange sensation mais j'ai bien aimé cette technique qu'a eu l'auteur de nous dire ce à quoi il fallait s'attendre et après de l'expliquer. 

Bref, après Rural Noir, de Benoît Minville, Ce qu'il nous faut c'est un mort est mon deuxième coup de coeur de l'année. 

La voix secrète, Michaël Mention, Grands détectives, 10/18

Une enquête criminelle dans les bas-fonds de Paris en 1835, retraçant les derniers jours du célèbre dandy, assassin et poète Pierre-François Lacenaire
Durant l’hiver 1835, sous le règne de Louis-Philippe, la police enquête sur des meurtres d’enfants. Tous les indices orientent Allard, chef de la Sûreté, vers le célèbre poète et assassin Pierre-François Lacenaire. Incarcéré à la Conciergerie, ce dernier passe ses nuits à rédiger ses Mémoires en attendant la guillotine. Alors que les similitudes entre ces crimes et ceux commis par Lacenaire se confirment, Allard décide de le solliciter dans l’espoir de résoudre au plus vite cette enquête tortueuse. Entre le policier et le criminel s’instaure une relation ambiguë, faite de respect et de manipulation, qui les entraînera tous deux dans les bas-fonds d’un Paris rongé par la misère et les attentats.

Un roman historique inspiré des derniers jours du célèbre Lacenaire, signé par une étoile montante du roman noir français.


Michaël Mention fait son entrée dans la collection Grands détectives avec ce roman écrit il y a plusieurs années. 
Avec brio, il fait renaître le Paris poisseux, puant et violent du XIXème siècle. Son écriture résolument moderne et qui lui est caractéristique se conjugue très bien avec ce récit historique. 
Comme d'habitude, l'auteur malmène ses personnages autant que ses lecteurs. Il nous trouble, bouscule nos convictions, nous emmène à travers les ruelles sombres du subconscient de ses héros. Lacenaire, le poète criminel attend avec impatience son exécution. Au fond de sa cellule, cet impertinent et arrogant personnage donne du fil à retordre à ses geôliers. Seul Allard, le policier, parvient à devenir ami. Quelle étrange amitié d'ailleurs entre un assassin et un commissaire ? Qu'est-ce qui peut bien les lier, ces deux-là ? Qui manipule qui ? Qui a besoin de qui ? A moins que ce ne soit une vraie et solide amitié.
Et puis, il y a ces meurtres, horribles, effrayant, calqués justement sur ceux de Lacenaire. Complice ? Vulgaire imitateur ? 
J'ai pris beaucoup de plaisir à lire ce roman (l'un des premiers de l'auteur) dont l'ambiance a été bien définie. Michaël Mention a réussi à dessiner cette France qui a peur, ce peuple qui souffre contre des élites arrogantes (tiens, tiens... ), ce Paris sale, vertigineux et ce roi détesté. Les conditions de vie des miséreux est bien mis en parallèle avec celles des nantis. Bref, une remarquable reconstitution historique. 
Un vrai roman policier également où l'auteur se joue du lecteur. Il l'emmène sur des fausses pistes, n'hésite pas à embarquer ses héros sur des pentes dangereuses. Il joue avec le feu et à la fin, le récit fonctionne. C'est haletant autant qu'instructif, distrayant autant qu'effrayant. 
Un plaisir à ne pas bouder.