mardi 10 janvier 2017

Rural noir, Benoît Minville, Série Noire, Gallimard.

Adolescents, Romain, Vlad, Julie et Christophe étaient inséparables ; ils arpentaient leur campagne et formaient un «gang » insouciant. 
Puis un été, tout bascule. 
Un drame, la fin de l"innocence. 
Après dix ans d'absence, Romain revient dans sa Nièvre désertée, chamboulée par la crise, et découvre les différents chemins empruntés par ses amis. 

Évoquant à la fois La guerre des boutons de Louis Pergaud et la tradition du « country noir » américain, oscillant entre souvenirs de jeunesse et plongée nerveuse dans la réalité contemporaine d'une « France périphérique » oubliée de tous, Rural noir est un roman à la fois violent et tendre ; évoquant l'amitié, la famille, la culpabilité. 





Découvert grâce aux membres du site Polars pourpres, cet auteur est une vraie bonne surprise. Pour son nouveau roman, Benoît Minville frappe fort. Il cogne dur mais son écriture reste fluide et sensible. 
Une bourgade perdue dans le Nivernais, une bande copains, un trafics de drogues, une agression... voilà ce qui nourrit ce Rural noir. 
Sur un thème casse-gueule car souvent évoqué dans la littérature ou le cinéma, Benoît Minville réussit un vrai tour de force. C'est vrai, parfois certaines scènes peuvent être caricaturales et font référence directement à des lectures passées. Mais quel plaisir de retrouver les Pif Gadget, les Onze Mondial, les carambars et les meules aux pots ninja ! Un vrai retour dans les années 80 que l'auteur dépeint avec nostalgie. 
Les références sont multiples. On pense forcément à la nouvelle The body, de Stephen King dans laquelle une bande de jeunes va perdre son innocence, formidablement adapté au cinéma par Rob Reiner (Stand by me). On pense aussi à la guerre des boutons. On pense aussi au roman Un peu d'air frais de Georges Orwell dans lequel un homme revient sur les terres de son enfance. 

Sans trop en dévoiler, il y a aussi une scène qui m'a fait penser au film les petits mouchoirs. 

Etant de la même génération que Benoît Minville, j'ai bien sûr apprécié toutes ces références et qui me font remonter de nombreux souvenirs. 
Mais Rural noir c'est aussi un vrai polar. Quand Rom, personnage principal, revient dans son village natal après 10 ans (d'errance ?), il ne se doute pas que l'équilibre précaire qui y régnait va s'effondrer. Les cartes s'écroulent les une après les autres et on a l'impression que toutes les décisions qu'il va prendre ne vont faire que l'enfoncer dans un gouffre immense. 
Rural Noir a aussi le mérite de nous rappeler que dans la campagne aussi, on a des misères, des problèmes de drogue, de caïdats, de gang et que les cités n'en ont pas le monopole. Sauf qu'au milieu des champs, on n'entend pas les cul-terreux pleurer sur leur sort. 

Ce roman est le dernier livre que j'ai lu en 2016 (j'ai un peu tardé pour ma chronique) mais je m'en souviendrai longtemps. 


A lire chez Gallimard dans la prestigieuse Série Noire. 




Toxique, Nico Tackian, Calmann-lévy

Ils aiment entrer dans votre vie,
certains aiment exercer leur pouvoir sur vous,
Certains aiment vous séduire pour vous détruire.
Ce sont les toxiques. 

 
Janvier 2016. La directrice d’une école maternelle de la banlieue parisienne est retrouvée morte dans son bureau. Dans ce Paris meurtri par les attentats de l’hiver, le sujet des écoles est très sensible. La Crime dépêche le commandant Tomar Khan, chef de groupe de la section 3, surnommé le Pitbull et connu pour être pointilleux sur les violences faites aux femmes. À première vue, l’affaire est simple, « sera bouclée en 24 h », a dit un des premiers enquêteurs, mais les nombreux démons qui hantent Tomar ont au moins un avantage : il a développé un instinct imparable pour déceler une histoire beaucoup plus compliquée qu’il y paraît. 




J'aime bien les livres qui se lisent vite. Avec ce Toxique, j'ai été comblé. A peine quelques heures, sur trois jours pour le lire, un vrai page turner comme on les aime, un polar brut. 

L'histoire n'est pas banale. Une directrice d'école étranglée dans son bureau. Un suspect et une affaire qui semble facile pour Tomar et son équipe. Mais on se doute que ça ira plus loin. Bien sûr, l'auteur trompe le lecteur, l'emmène sur de fausses pistes, creuse ses personnages. A l'instar de ce Tomar, origine Kurde, né en France, ça le démange de plus en plus de connaître ses racines. Et que dire de ses cauchemars qui le hantent depuis son enfance. Comment ont-ils façonnés cet être brute mais pas dénué d'humanité ? 
Difficile d'évoquer l'autre personnage central du roman sans dévoiler l'intrigue. Ce que je peux juste vous dire,c 'est que Niko Tackian nous a concocté un coupable assez original et bien pervers. Peut-être plus terrifiant que certains serial killer bien connus. 

Si le roman tourne beaucoup autour de son héros, Tomar, l'auteur n'oublie pas non plus de peindre des personnages crédibles et intéressant. Rhonda, par exemple est une policière attachante, forte et fragile à la fois. J'ai bien aimé ce personnage qui, comme Tomar, n'est ni tout blanc ni tout noir.
C'est d'ailleurs ce qui fait l'essence de ce roman. Nico Tackian évite le manichéisme simplet dans lequel les flics sont forcément gentils et les coupables forcément méchants. Ici, on se pose des questions dont la première : et moi, comment j'aurais réagi ? 

A travers une histoire sensible, Nico Tackian dresse le portrait d'un nouveau type de coupable dans le polar français, une image que je n'ai pas l'habitude de voir dans les romans. Il dessine aussi un héros violent, en proie à de nombreux questionnements - mais en évitant de tomber dans le caricatural flic pochard et revêche- sur son passé, son avenir et même son présent. Un personnage dont l'origine (Kurde) est très intéressante. Les passages avec sa mère, ancienne combattante, sont passionnants et les dialogues empreints d'une grande tendresse. 

Une très bonne découverte ! 
Merci aux éditions Calmann Lévy pour leur confiance. 



La minute prescrite pour l'assaut, Jérôme Leroy, éditions la Table ronde.

«Il était vingt-trois heures quand Kléber et Sarah, qui venaient de se rencontrer, décidèrent de passer la nuit dans le fort d’Ambleteuse. 
À cette heure-là, une bombe sale explosait à San Francisco. 
À cette heure-là, un médecin venait d’observer dans son
microscope la dernière mutation du virus de la fièvre hémorragique de Marburg. 
À cette heure-là, trois enfants étaient parvenus au niveau ultime de Dark Hostel. Ils étaient les premiers à réussir cet exploit sur ce jeu virtuel haut de gamme. 
À cette heure-là, en France, les Forces spéciales, nouvellement créées sous l’égide secrète de l’Élysée et de quelques grandes entreprises privées, recevaient leur baptême du feu dans les quartiers nord de Marseille. 
À cette heure-là, Kléber soupçonnait qu’il vivait le premier
instant de l’apocalypse.»



La minute prescrite pour l'assaut est un roman de Jérôme Leroy initialement publié en 2008. Les éditions la Table Ronde lui offre en ce début d'année 2017 une nouvelle vie. Et c'est pour le plus grand bonheur des lecteurs, comme moi, qui avaient loupé sa parution. Je remercie donc la Table Ronde de m'avoir fait découvrir cet auteur. 
Dans ce roman apocalyptique, Jérôme Leroy égratigne avec talent tous les travers de notre société. Bien sûr, il faut accepter le postulat de départ : le monde part en vrille et va s'éteindre dans la violence. La faute à plusieurs facteurs : un virus hypermortel, des attaques nucléaires, des conflits innombrables. Mais on est loin des classiques romans apocalyptiques de science fiction.
En effet dans ce roman, on suit la route de Kléber, écrivain, enseignant et épicurien pour qui la vie se résume à lire, boire et baiser. Lors d'une ennuyeuse soirée, il rencontre la belle Sarah avec qui il va traverser le roman. Erudit, il cite Proust et Baudelaire. Célibataire endurcit, il aime la gent féminine sans jamais lui manquer de respect. Bref, Kléber est un bon bougre que la fin du monde n'effraie pas. 

La France possède tout un arsenal de loi pour affronter cette fin du monde. Evidemment, on circule presque tous en voiture écolo, sauf Kléber bien sûr qui se pavane dans un énorme Mercedes CLK. On évite de sortir trop la nuit, des Forces spéciales sont crées et ne sont pas sans rappeler certaines milices de l'Histoire. 

Ce roman peut aussi être lu comme un hommage à l'art : à la musique, à  la littérature. Jérôme Leroy multiplie les références directes : "le ciel d'un bleu balzacien" ; "un vocabulaire proustien"... ou indirectes. On lit entre les lignes, on aime forcément ces rappels aux grands auteurs. 

On découvre dans ce récit tout un panel de personnages intéressants : Kléber, bien sûr. Sarah, sorte de Lara Croft sensible à la culture et aimait picoler du bon vin blanc et Fleur, la cousine un peu niaise. On fait aussi la connaissance du caviste sans prénom mais amoureux du vin et fournisseur officiel de la fin du monde, l'avocat cul-de-jatte et généreux... Bref, une galerie loufoque, drôle et sincère. 

J'ai beaucoup aimé ce roman dans lequel j'ai trouvé une vraie intrigue et qui fait la part belle à la littérature. Jérôme Leroy joue avec les mots, connaît ses classiques et nous les fait aimer aussi. 

A (re)découvrir aux éditions La Table Ronde.