vendredi 13 juin 2014

Un mort de trop, Alexandra Appers, Editions Ring

À Saint-Amand-La-Givray, il n'y a rien à faire. Et rien à espérer. Surtout quand on est un gosse de vingt-cinq ans et qu'on a un rêve. Celui d'Otis est de devenir tatoueur. Jusque là, il s'exerce sur les chiens et les chats du village, et n'a d'yeux que pour Ella, Lolita paumée et vénéneuse dont tous les mâles des environs convoitent les formes. Entre Ella et Otis, un obstacle de taille : sa mère. Forteresse de cruauté et d'amour, femme abandonnée par ses amants, elle est la patronne de l'Indiana, un bar refuge de la faune locale. Otis voit jour après jour son rêve mourir. Un soir, n'en pouvant plus de railleries, de frustrations, de jalousie, il boit. Plus que de raison. Bagarre, cris. Ella, bousculée, s'effondre. Pour protéger son fils, sa mère cache l'accident, et le corps de la défunte dans la cave de l'Indiana. Désormais il faudra vivre avec la peur au ventre, et une morte sous les pieds.


Je viens de refermer ce livre en réprimant un frisson. Alexandra Appers fait une entrée fracassante dans le roman noir-thriller et les éditions Ring ne s'y sont pas trompé. Dès les premières pages le ton est donné. Le lecteur est plongé dans la désespérance des habitants d'un petit village français. Des paumés sans avenir, des pochards agglutinés au bar. Une patronne de plus en plus sensible aux hommes et qui mène son fils par le bout du nez. Un fils, Otis, collé à ses basques, qui rêve de devenir tatoueur. Un simplet, Marvin, dont le dévouement à Otis est remarquable. Une soeur enceinte jusqu'au cou et une grand-mère revêche et mal traitée par sa propre progéniture. A cette galerie de personnages plus intéressants les uns que les autres, on trouve au fond de la cave Ella. Détestée par les uns, adorée par Otis et qui après une soirée de beuverie l'envoie valdinguer sous d'autres cieux. 
Je n'irai pas plus loin. Le lecteur va suivre ce récit à travers la voix d'Otis. Il rêve de percer en tant que tatoueur et quitter enfin Saint-Amand. Mais sa mère en a décidé autrement. Elle a besoin de lui pour faire tenir le bistrot. Des bras à bon marché, elle en a besoin. Les huissiers lui collent à la semelle.
L'écriture d'Alexandra Appers est directe. Elle ne s'encombre pas de détails mais joue avec les mots, avec les phrases. Elle se fait cynique et parfois drôle. Durant ces 263 pages, c'est de la bile que le lecteur va avaler. Otis éprouve physiquement d'énormes difficultés à exercer sa passion jusqu'à en inquiéter ses clients. Dans la cave, il y a toujours le cadavre de sa bien-aimé dont il faudrait se débarrasser. Mais malgré sa force, même sa mère n'y parvient pas. Pourtant, ce n'est pas faute d'essayer. Héros malchanceux ou looser ? 
Otis est en proie à des questionnements qui le torturent. Il aimerait bien se faire coffrer mais la police ne vient pas. Et personne ne semble se soucier de la disparition de la jeune fille. On avance dans le temps sans trop savoir s'il s'agit de jours ou de semaines. C'est là une autre des particularités de l'auteur. Elle ne donne en effet aucun indice de temps. Comme si ce village vivait au jour le jour et que le temps n'avait aucune espèce d'importance aux yeux de ses villageois pour qui, de toute façon tous les  matins se ressemblent. 
Je remercie les éditions Ring pour cette découverte. Un mort de trop vaut vraiment le détour. Ici pas de débauche d'effets spéciaux, tout se joue dans l'écriture et Alexandra Appers n'hésite pas à bousculer les codes du genre. C'est bon, c'est fort. 
A lire absolument !