vendredi 29 novembre 2013

Doctor Sleep, Stephen King, Albin Michel

Depuis Shining, le petit Danny Torrance a grandi. Ses démons aussi…



Difficile de passer à côté du nouveau roman de Stephen King dont la sortie coïncide avec sa venue en France et qui a été un moment exceptionnel que j'aurais bien aimé vivre. 
Doctor Sleep est une suite de Shining, un des classiques de la littérature d'épouvante, incontournable titre dans la biographie de King. 
Dans ses notes, l'auteur confie qu'on lui a souvent demandé ce que Danny, un des personnages centraux de Shining, était devenu. Ce livre lui trottait donc dans la tête depuis un moment. 
Doctor Sleep, c'est donc l'histoire de Danny quarante ans après ses mésaventures à l'Overlook hôtel. Il se déroule sur plusieurs années puisque le récit démarre peu après ces fameux événements. 
Même si ce roman peut se lire indépendamment, on ne peut en saisir toutes les subtilités et les références qu'en ayant lu Shining. Ces deux romans forment un "dytpique" solide. 
Danny a grandi, est devenu aide-soignant dans un hospice, a guéri de son alcoolisme et aide les patients à mourir grâce à son Don. 
Parallèlement Abra, une petite fille qui possède elle aussi le Don, tente d'entrer en communication avec Dan. Les années passant, elle va devoir apprivoiser tous les pouvoirs que ce Don lui offre. 
Parallèlement, les Noeuds Vrais forment une communauté nomade qui se nourrit des "vapeurs" des enfants ayant le Don. Ils parcourent le pays à travers de luxueux camping-cars et se font les plus discrets possible pour assurer leur survie. 
Un combat va donc les rapprocher jusqu'à un final dantesque. 
Excellemment construit, ce récit nous emmène loin dans l'univers fantastique de Stephen King qui frappe ici un grand coup après son formidable 22/11/63. 
A l'instar de bon nombre de ses livres, c'est la dimension ordinaire qui prend le dessus ainsi que les tourments de l'auteur et notamment le combat d'un homme contre l'alcoolisme qui fait des victimes collatérales. 
Doctor Sleep a d'ores et déjà été élu par le magazine Elle comme meilleur roman fantastique de l'année. Il est fort à parier que d'autres titres pourraient lui être décernés. En tout cas, il s'agit d'un roman exceptionnel. 
Disponible aux éditions Albin Michel

lundi 25 novembre 2013

Les mémoires du dernier barde breton, Yann Tatibouët, Coop Breizh



Ce livre raconte la vie de Alan an Dall, colporteur et arnaqueur sur le pays d'Auray.

«La guerre 14-18 n'a pas seulement saigné une génération d'hommes, elle a aussi modifié considérablement la façon de vivre et de penser des survivants. L'Armistice de 1918 sonna le glas de la société traditionnelle bretonne. Mon roman se déroule en 1905 lorsqu'elle commença à décliner», raconte Yann Tatibouët pour mieux justifier son choix. «Lorsque l'on se projette dans le passé, la liberté est plus grande dans l'écriture. Les personnages s'animent par eux-mêmes. Ils me prennent par la main et ils m'envoient là où l'auteur ne les attendait pas».
En cette année troublée - 1905 est marquée par la séparation de l'Église et de l'État et la période des inventaires dans le pays d'Auray bat son plein - Alan an Dall, qui est aveugle, a le statut de barde. «Ce qu'il fait n'a rien à voir avec Assurancetourix, l'un des compagnons d'Astérix», s'empresse de préciser l'auteur. «Dans les faits, c'est un poète ambulant, un colporteur. Il s'appuie sur l'actualité du moment pour écrire des chansons. Un jour, il gagne le port de Saint-Goustan où sa filleule Églantine l'a fait mander d'urgence. Il doit accepter d'aider la belle à réaliser ses projets: réunir son père et son futur mari».
«Mais à la veille de la Grande Guerre, les poètes ambulants n'ont plus la cote. A trop user de leur pouvoir dont celui de satiriser les nuisibles, Alan an Dall finit par faire le malheur des siens... Mis en accusation, il doit fuir par les chemins de Vannes. Dans sa fuite, il imagine un ultime stratagème...»


Ouvrir un roman de Yann Tatibouët est toujours un plaisir. Son style d'écriture est plaisant, ses dialogues extrêmement travaillés sont riches, ses personnages également sont tous très intéressants. Ces "mémoires" ne dérogent pas à la règle. Un récit haletant mené tambour battant comme une intrigue policière au coeur de la société bretonne du début du XXème siècle. 
Comme dans tous ses livres, Yann Tatibouët invite le lecteur à découvrir les moeurs et les coutumes des Anciens. Ainsi, on va croiser les marins du Bono, les agriculteurs et ce fameux barde. A la fois poète et donneur de leçons, cet homme occupe une place prépondérante dans une société basée sur l'oralité et les traditions. Loin de l'image galvaudée mais humoristique d'Assurancetourix, Alan est un homme respecté mais rude. Exigeant mais altruiste. Profondément ancré dans son siècle. On en parvient même à se demander comment un tel homme peut avoir autant de pouvoir sur ses contemporains. C'est sans compter sur la piété des bretons qui s'en remettent à Dieu pour expier leurs pêchers mais le barde sert de cheville entre le monde des vivants et celui du Tout-puissant. Il défend et dénonce. 
"Les mémoires du dernier barde breton" est un roman fort et puissant que je vous invite à découvrir. Un très bon moment de lecture où l'érudition côtoie le plaisir.
 

dimanche 24 novembre 2013

Les mâchoires du serpent, Hervé Claude, Acte Sud

D’étranges meurtres sont commis aux quatre coins de l’Australie. Pas de mobile apparent mais une caractéristique commune : les victimes ont toutes eu le sexe tranché. L’État d’Australie-Occidentale, plus riche que jamais grâce au boom minier, n’est pas épargné. Un mineur turbulent et le directeur financier d’une grande compagnie sont à leur tour assassinés. Ashe, l’enquêteur français dilettante, et son indéfectible copain Ange Cattrioni, chef adjoint de la police locale, doivent faire face à cette vague de violence d’un nouveau genre. Prisonnier du fossé qui sépare des sociétés minières plus avides que jamais et un peuple aborigène encore largement exploité, Ashe mène une enquête sur le fil. Pour ne rien arranger, il est en train de tomber amoureux d’un jeune Abori - gène, militant radical victime, dans son adolescence, d’atroces mutilations rituelles. Pour la première fois de sa longue errance à l’autre bout du monde, le Français doit affronter la question aborigène. Celle d’un peuple qu’on a décimé, expulsé de ses terres, dépossédé de sa culture. Et à qui l’on demande officiellement pardon maintenant qu’il n’a plus rien. Rien qu’une dignité bafouée et une fierté à reconquérir coûte que coûte. Mais à quel prix ?
Dans ce roman nerveux et tendu, Hervé Claude révèle une Australie en trompe-l’oeil, un pays qui ne connaît pas la crise, qui se tient à l’écart des soubresauts du monde, mais dans lequel couve un vrai choc de civilisations. Un pays au climat extrême qui exacerbe tout : la sensualité des étreintes, la brutalité des rapports, la violence des crimes. Un polar charnel et torride.

Hervé Claude continue son observation de la population et de la culture Australienne. Après "Les ours s'embrassent pour mourir" (que j'avais moyennement apprécié) et "Nickel Chrome" (qui est bien meilleur), l'ancien journaliste s'attaque cette fois aux aborigènes. Population qui n'avait pas encore été au centre de ses préoccupations littéraires.
Dans ce roman, où d'affreux crimes sont commis à travers cet immense pays-continent, le lecteur retrouve les personnages récurrents qui ont fait le succès de ses précédents romans. Ashe et son ami le policier Ange. Les deux amis, à l'occasion amants, sont cette fois au cœur d'une histoire terrible. Celle des aborigènes et des atrocités dont ils ont été victimes. Parqués comme des bêtes, massacrés, oubliés. Et Ashe, naïf se rendra compte au fil de son enquête que la société qu'il vient d'adopter n'est pas encore prête à sortir ses cadavres du placard.
Bien sûr, on ne peut pas comparer Hervé Claude à un Upfield qui a disséqué cette population mieux que quiconque. Pourtant, on ne peut que saluer son audace. Ce roman est fort et puissant. Les personnages, bien travaillés, en plein questionnement, sont bouleversant et bouleversés. Leurs certitudes s'effondrent devant l'évidence. Et qu'en est-il de ce jeune homme qu'Ashe croise ? Que représente t-il si ce n'est ce lien ténu entre les aborigènes et les Blancs ?
Personnellement, j'adore l'Australie (bien que n'y ayant encore jamais mis les pieds !) et je remercie Hervé Claude de s'attacher à décrire à travers des enquêtes bien menées, un pays magique comme celui-là.

A l'école de la nuit, Louis Bayard, Le cherche Midi


Angleterre, XVIe siècle. Thomas Harriot, mathématicien et astronome, est considéré comme le Galilée anglais. Scientifique de génie, il a constitué, avec quatre de ses amis, dont l'explorateur et espion Walter Raleigh et le dramaturge Christopher Marlowe, une mystérieuse société secrète, L'École de la nuit.

Washington, de nos jours. Aux funérailles d'Alonzo Wax, célèbre bibliophile, son exécuteur testamentaire, Henry Cavendish, spécialiste de l'époque élisabéthaine, est approché par un certain Bernard Styles. Celui-ci lui propose 100 000 dollars en échange d'un courrier énigmatique que Wax aurait eu en sa possession avant de mourir. Plongé dans les nombreux mystères de la bibliothèque de Wax, Harry réalise vite que cette lettre est peut-être susceptible de lever le voile sur l'un des secrets les mieux gardés de L'École de La nuit.

S'inspirant de faits réels, Louis Bayard nous convie à une formidable quête ésotérique, truffée de codes secrets et d'énigmes historiques, convoquant au passage l'histoire de la colonie perdue de Roanoke ou les zones d'ombre de la vie de Shakespeare. Avec une intrigue riche en rebondissements, il tient le lecteur en haleine de la première à la dernière ligne.
 



Le roman de Louis Bayard s'ouvre comme un polar historico-mystico-ésotérisme dont on pourrait craindre le mauvais goût. C'est sans compter le talent de l'auteur qui parvient à cuisiner de manière parfaite tous les ingrédients nécessaires. Evidemment, on pourrait se demander quelle sorte de lien pourrait être encore assez fort entre le XVI ème siècle et le XXIème au point à en arriver à tuer. Et bien, le lien c'est l'école de la nuit. Sorte de Club mystérico-intellectuel regroupant penseurs, écrivains, scientifiques dans la clandestinité de l'Angleterre victorienne. Et ce fameux documents mis au jour et convoité par des collectionneurs avisés. Document qui pourrait remettre en cause beaucoup de nos certitudes.
Ce roman, bien qu'érudit, est facile à lire. De part sa construction tout d'abord. Les chapitres alternent entre les deux époques de manière simple et rapide. Mais aussi grâce à l'écriture fluide et "populaire" de l'auteur. Louis Bayard nous en apprend beaucoup sur l'époque  sans jamais utiliser des phrases de dix lignes avec des flons flons indigestes. Ce qui est plaisant.
Les personnages sont attachants et même si l'histoire d'amour est téléphonée, ça n'enlève rien  au récit qui est haletant. Les scènes d'actions se succèdent  et le lecteur est vite embringué dans cette course.
L'intrigue quant à elle est bien crédible et fort intéressante. Shakespeare en prend un coup, c'est sûr. Sa réputation va en pâtir...
J'ai aussi bien aimé les extraits de poèmes et de pièces de théâtre dont le texte est parsemé.
Pour conclure, ce roman est une bonne surprise.
Disponible aux éditions le Cherche Midi.

dimanche 17 novembre 2013

Enfin (tous) réunis, Annabelle Léna, Editions du Caïman

  Marseille, nowadays. Les maquereaux tombent les uns après les autres, un couteau planté dans le cœur. Le commissaire Rognes est chargé de l’enquête mais s’il s’en fout, comme il se fout de tout.
            Sur le lieu d’un des meurtres, une photo sépia attire son attention. Une photo toute simple mais qui l’obsédera jusqu’à lui faire affronter son propre album de famille.
            Les intrigues se croisent, entre vengeance des prostituées du quartier et introspection d’un homme trop seul.
 
 

Les éditions du Caïman continuent leur bonhomme de chemin dans le monde du polar français avec qualité. Pour preuve, cette nouvelle publication, le premier roman d'Annabelle Léna.
Enfin (tous) réunis est un polar urbain ayant l'insaisissable ville de Marseille pour cadre. L'auteur parvient en 250 pages à nous faire découvrir cette ville pleine de contradictions, attirante et repoussante, forte et fragile, honnête et escroc. Cette ville qui tient donc une place prépondérante dans une intrigue où le héros n'est pas le flic sympa qu'on croise parfois dans les commissariats de police.
Rognes est ce commissaire dont les pérégrinations pourraient nous faire penser à Adamsberg de Fred Vargas. Mais la comparaison s'arrête là. Rognes est en colère. Il est perdu. Il dérive dans un monde dans lequel il se sent de plus en plus étranger. Il ne parvient plus à attirer la sympathie ni même le respect de ses subordonnés. Rognes se perd. Il vit avec ses fantômes qui le hantent de plus en plus.
Et puis, il y a ce tueur qui sévit. Lui aussi insaisissable. Et que dire de l'officier Ranc ? Efficace ? Opportuniste ?
Annabelle Léna nous gratifie ici d'un polar certes mais Enfin (tous) réunis est aussi un roman complet sur l'identité et la perte des repères. Les personnages sont travaillés et à contre courant de ce qu'on peut trouver habituellement, l'intrigue est intéressante et originale. Bref, une belle surprise. Je ne peux que souhaiter à l'auteur une belle carrière !
Disponible aux éditions du Caïman.